ComicsDiscovery [Dossier] : Autour de The Sandman : Nouvel Univers

2018, le petit Dream et sa famille ont 30 ans d’existence et revenir jouer avec eux démange Neil Gaiman. Ce « bac à sable », comme il l’appelle, possède encore de nombreuses histoires à livrer et Neil avoue une pointe de nostalgie. Cette fois-ci, il ne sera pas scénariste mais showrunner, chef d’orchestre de quelques auteurs avec comme mot d’ordre : « Allez, on joue ! ». L’excitation de travailler à nouveau sur ce « petit monde » avec de nouveaux talents reste un moteur qui finit de propulser Gaiman dans l’aventure.

DC comics officialise donc le projet. Une série de 4 titres réunis sous le label « The Sandman Universe ». Les éditeurs Molly Mahan et Mark Doyle organisent à la Nouvelle Orléans un « DC comics creative summit » auquel participent, en plus de Neil, les 4 auteurs choisis pour entrer dans la famille : Simon Spurrier (en charge de The Dreaming), Nalo Hopkinson (House of Whispers), Kat Howard (Books of Magic) et Dan Watters (Lucifer). Papa Neil chapeaute donc chaleureusement la nouvelle bande, leur pose quelques idées pour commencer et n’a qu’un seul conseil à donner : « racontez de bonnes histoires ». Il les libère même de la pression en avançant que les histoires post-The Sandman se sont passées… ailleurs.

Un autre temps, autre endroit, et se trouvent dans un livre de la bibliothèque du Dreaming. A l’image de Leiji Matsumoto et de son Captain Harlock aux multiples visages, à eux d’utiliser ces personnages et de remplir ce nouvel univers à la suite de The Sandman. Des dires des auteurs, aucunes contraintes n’est venue des éditeurs. Ces jouets étaient bien à eux, même s’il leur a fallu quelques temps pour le réaliser. En effet, point commun de cette nouvelle génération d’artistes, The Sandman a été une révélation de lecteur qui a contribué à les pousser vers le medium. Seule l’époustouflante Bliquis a avoué ne jamais avoir ouvert le comics avant d’accepter. Paradoxal car, au vue de son travail, elle était tout simplement née pour dessiner le Dreaming.

Néanmoins, pas d’univers intrinsèquement lié, inutile de devoir lire toutes les séries. Kat Howard, scénariste de Books of Magic, résume parfaitement la situation : Tous ces personnages vivent dans le même pays mais dans des villes différentes, pas dans la même rue. Ils pourraient donc se croiser mais chacun va suivre sa voie.

 

The Sandman Universe #1

Nouveau départ donc, nouveau logo et pour commencer le voyage, un numéro par le créateur lui-même. Une introduction générale à la nouvelle ligne de séries qui suivront. Difficile de faire plus excitant non ?

L’exercice reste néanmoins délicat et dire que Gaiman n’y parvient qu’à moitié est plutôt révélateur d’une situation complètement différente d’alors. 1989, le britannique a les coudées franches et aucunes limites. 2018, il est censé lancer une nouvelle ligne éditoriale et peut être que c’est justement ceci qui a compliqué la chose. Certes, on ne peut reprocher à Gaiman de ne pas maîtriser son propre univers. Dès les premiers pas, c’est presque comme si nous n’avions pas quitté le Dreaming. Eve, Cain, Abel, Merv, Matthew et les autres sont là pour nous accueillir (hélas, j’avoue regretter l’absence bruyante d’Echo).  Le cuistot anglais y ajoute de nouveaux personnages intrigants et un cliffhanger. Certes pas le plus original, mais plutôt prometteur. L’histoire est donc une gigantesque introduction avec un fil rouge qui part du Dreaming et va effleurer des personnages et des lieux que nous pourrons retrouver dans House of Whispers, Books of Magic et Lucifer. Le principe reste efficace, même si çà et là peu subtil il faut avouer. Les transitions ne sont pas les plus souples. La lecture donne ainsi parfois un sentiment de marche forcée. Le ton est plus moderne, plus « comics », avec un rythme soutenu et une structuration visuelle du Dreaming certes folle mais cohérente. Bilquis Evely au dessin semble ainsi très à l’aise et ne va cesser de nous émerveiller. Les artistes des 3 autres séries sont également présents pour « présenter » leurs titres : Tow Fowler, Dominik Stanton, Max et Sebastian Fiumura.

Le travail éditorial reste donc sérieux et Gaiman joue dans la continuité de ses premiers numéros, sobre, sans surcharger le lecteur d’informations sur cet univers pourtant foisonnant. Il se focalise même exclusivement sur un nouveau personnage facile d’accès et pourtant particulièrement mystérieux. Introduction globalement réussie donc mais qui parfois semble plus répondre à des besoins éditoriaux qu’artistiques. La rançon de la gloire dira-t-on.

 

The Dreaming

  • Scénario : Simon Spurrier
  • Dessins : Bilquis Evely, Abigail Larson (flashback #4)
  • Couleurs : Mat Lopes, Quinton Winter (flashback #4)
  • Lettrage : Simon Bowland

Simon Spurrier entre donc dans l’univers en prenant les rênes du Dreaming. Le scénariste arrive avec un background plutôt complet. Du super héros et de l’indé à foison, il semble capable de s’intégrer dans des univers déjà existant (la boucherie Crossed, l’excellente X-Force, la délicieuse Aphra chez Star Wars), tout comme créer ses propres titres, souvent décalés et imprévisibles (le plot fou de Six Gun Gorilla, la série de super sous amphet Extermination). Alliant adaptabilité et imagination, le monsieur semble prometteur et il réussit haut la main son rite de passage.

Prenant la suite directe de l’intro de Gaiman, il met énormément d’énergie dans les premières pages pour lancer une histoire qui s’annonce grandiose. Nouvelle situation, nouvelle menace, nouveaux persos. Spurrier jongle avec plusieurs balles avec habilité. Il développe ainsi son récit par petites touches, avançant discrètement son petit monde avec une aisance rassurante. Il se détache par ailleurs assez vite de l’arbre mère, avec sans doute la bénédiction de Papa Gaiman, mais en ménageant le lecteur amoureux de l’univers. C’est bien connu, il faut être doux avec les amoureux, ils sont souvent à fleur de peau. Spurrier a donc quand même très bien bossé son examen. Outre les persos habituels qui sont loin de faire de la figuration (à part peut-être la douce Eve), le scénariste glisse quelques références plus utiles que décoratives, me régale personnellement en mettant en image enfin les employés de Merv, le concierge à tête de citrouille et s’amuse même, amicalement, avec le rôle du narrateur et ce pauvre Lucien. Et le reste se fait tout en douceur. Ce Dreaming est conceptuel certes mais semble appréhendable. Cet aspect « au-delà de notre compréhension de mortel » était sans nul doute l’une des forces de la série mère mais après tout, une nouvelle itération ne doit-elle pas au final se démarquer de sa base ?

En ce qui me concerne, c’est un grand oui. Ici donc, un peu plus de concret, d’organisation. Le Dreaming se rapproche plus de l’idée d’une entreprise du rêve. Cet aspect décalé était parfois abordé auparavant mais jamais autant. Spurrier reprends le principe de « matériau des rêves » pour expliquer la base de l’entreprise, officialise une hiérarchie entre entités seniors et juniors, introduit le principe de la fondation et même de la mort ultime des rêves. Paradoxalement, cet aspect plus réaliste introduit un genre absurde, grotesque et totalement british. Pas très surprenant, M. Spurrier nous vient également de la Perfide Albion.

Le libraire, le concierge et le juge

Ce dernier a donc réussi à apprivoiser cet univers et poursuit sur sa lancée. L’auteur a lui-même trouvé la meilleure allégorie caractérisant son plot : Le Dreaming est une petite ville dans un Western où le shérif disparaît. Les habitants, livrés à eux-mêmes, plongent en plein chaos. Le roc indéfectible qu’était Lucien s’effondre d’un coup mais ce n’est que la première pierre du changement. La nouvelle venue Dora, victime d’un syndrome post traumatique habilement utilisé, prend une place petit à petit centrale. Et ce n’est pas anodin si l’antagoniste principal de l’histoire est un ancien du Dreaming (repris de la série post Gaiman, ce qui est appréciable). Alors même que Dora est une création de Spurrier lui-même, marquant ce nouveau territoire de sa patte, cet antagoniste est d’ailleurs la pierre angulaire du changement : ancien personnage, vielles méthodes, visions archaïques, discours convenu. Il représente le passé. Celui que l’on voudrait oublier mais qui revient nous hanter à la moindre peur pour nous proposer des solutions séduisantes. Car l’Enfer est pavé de bonnes intentions. Cet aspect-là est particulièrement réussi. Même lors de l’apparition du Vortex dans The Sandman ou de la rébellion d’Echo dans The Dreaming, le lecteur n’avait pas ressenti une telle apocalypse, une fin à venir. Pas juste le néant, mais la fin de notre mode de vie, nos habitudes, notre environnement. Une fin plus viscérale, du genre qui pousse les gens à des extrêmes, forcés, pensent-ils, à se défendre.

Le Dreaming semble donc dépassé, abandonné et ces habitants doivent se battre, optant par naïveté et peur pour une approche au final nationaliste, xénophobe. On se méfie de l’autre, on ferme ses frontières, on trouve à ces étrangers tous les maux qui nous touchent. L’allégorie est évidente (et pas toujours subtile) mais permet un point d’ancrage fort en émotion aux lecteurs qui reconnaîtront ces scènes et ces discours, surtout à l’époque de l’Amérique de Donald. D’autant que ces choix apportent toujours leur lot de malheurs et de drames. Spurrier pousse donc le Dreaming dans ses retranchements très vite, le mettant face au changement. Cette situation renforce le côté humain et apporte une intensité dramatique indéniable. Au milieu de ce maelström, Spurrier torture ses personnages, Lucien s’éteint, Merv chute, Eve et Matthew se battent, Dora se perd, Cain et Abel sont dépassés… rien ne semble pouvoir sauver ce petit peuple du chaos à venir… à moins qu’ils ne finissent par se transcender, ensemble.

Un début qui lance une petite bombe sur la position de Morpheus au sein du Dreaming et qui permet habilement de s’éloigner très vite de l’ombre de The Sandman. Peut être en écho à la première série du Dreaming qui était justement et volontairement rester trop près de la série mère, ce qui avait fini par lui desservir.

Le style d’écriture de Spurrier est différent de celui de Gaiman, difficile d’en être autrement. Celui-ci est plus rapide, plus énergique, frénétique même vu la quantité de matière qu’il injecte. Nous sommes loin de la plume plus contemplative, mystique, poétique de papa Neil qui posait avant tout une ambiance presque avant son histoire. Spurrier réalise un travail plus « comics », moins imprévisible ou déroutant peut être, mais qui a du caractère.

La découverte Bilquis Evely

Tout ceci est permis également par la maestria de Bilquis Evely pour la partie graphique qui est… parfaite. La jeune artiste brésilienne s’est vite fait repérée par DC Comics qui, a à peine 30 ans, lui a déjà confié, entre autre, le titre Wonder Woman. Ici, son style est en adéquation absolu avec l’univers. Malgré sa jeunesse, elle semble remplir parfaitement un rôle peu évident : mettre en image le monde onirique de Spurrier, tout en laissant Mat Lopes s’exprimer et Simon Bowland poser ses lettres dans un titre forcément verbeux. J’en veux pour preuve l’exceptionnelle page de la salle de danse, dessins, couleurs et lettrage se côtoyant à la perfection. La majorité du visuel est sa création, Spurrier ayant vite compris que quelques indications suffisaient à l’artiste, son talent faisant le reste. Que dire de plus si ce n’est qu’elle a toutes les qualités requises. C’est juste magnifique. Les cadres sont utilisés à la perfection pour tenter de retranscrire la folie qu’est le Dreaming, les personnages sont précis, les décors remplis et elle a également un sens du mouvement dans la lignée de James Harren sur le passionnant Rumble. Un total coup de cœur qui permet au lecteur une immersion immédiate dans cette histoire riche et divertissante.

 

House of Whispers

  • Scénario : Nalo Hopkinson
  • Dessins : Dominik « DOMO » Stanton
  • Couleurs : John Rauch
  • Lettrage : Andworld Design

Évènement dans le monde des Infinis : l’arrivée d’une petite sœur aux maisons des Mystères et des Secrets, tenues par les frères Abel et Caïn. Bienvenue donc à la Maison des Murmures, vraie nouveauté de cet univers 2018, et qui augure du bon avec une ambiance vaudou, chamanique et Nouvelle Orléans. Étant une totale création originale, nous avons droit à une vraie introduction, claire et précise, et agrémentée d’une excellente idée : le naufrage du bateau de Dame Erzulie Freda de Dahomet, déesse de l’amour et protectrice de son peuple, qui, d’une navigation festive dans les bayous, se retrouve encastré dans le Dreaming, loin des siens, coupée de son socle et donc de son pouvoir. Le Dreaming étant lui-même en plein chaos, c’est à Erzulie, l’oncle Munday Roi des alligators, l’île-humaine Turtle et Shakpana, déité des maladies et des remèdes, qu’il en revient la tâche de retourner vite sur notre plan d’existence alors qu’une étrange pandémie vole les âmes sans les envoyer dans l’au-delà.

Le cadre est donc plutôt excitant de nouveauté en tout genre. Décors, folklore, lien avec l’univers, et avec quelques bonnes idées comme moteurs du récit. Exemple, ce livre de la bibliothèque du Dreaming, qui compile les livres juste rêvés mais jamais écris, et qui se retrouve dans le monde éveillé.

Hélas, le soufflet retombe assez vite, la faute à une écriture plutôt maladroite et non maîtrisée. Si le travail de fond est incontestable pour poser ces personnages et ce monde, l’exécution de l’histoire montre quelques défauts qui, accumulés, ont simplement fait arrêter la lecture à l’auteur de ces lignes à quelques pages de la fin du 1er volume.

Le texte accompagnant le dessin, déjà, est souvent trop explicatif, laissant peu de place pour l’imagination ou l’interprétation. Et ce, même lors des événements magiques ou mystiques. Un comble. Du coup, nous savons très vite qui sont les personnages, leurs éventuels rôles ou pouvoirs, sans avoir le plaisir de la découverte, du mystère, de l’inconnu. Cela donne un sentiment d’artificialité, d’un univers simple et d’être parfois trop pris par la main. L’immersion dans ce monde en prends donc un coup, faisant perdre de l’intérêt à une lecture pourtant peuplés de créatures mythologiques et d’entité surnaturelles.

Du coup, le lecteur se concentre sur l’histoire elle-même et les personnages, mais là aussi, quelques défauts viennent perturber la lecture. Ces derniers sont souvent basiques au final, sans réelle profondeur. Ils ne semblent là que pour servir le récit. Renforçant ainsi le sentiment de mécanique dans le déroulement de l’histoire, et pas d’un monde vivant, foisonnant et crédible. Latoya par exemple, semble être la douceur incarnée mais change drastiquement une fois « contaminée ». Certes il peut y avoir une explication mais l’absence de transition et de fond nous font voir presque deux personnages différents ! Difficile de ressentir quelque chose avec eux, d’autant que des facilités scénaristiques finissent de plomber le tout à l’image de ce personnage d’île qui apparaît sans prévenir. Plusieurs raccourcis dans l’histoire, voir des bonds par moment, rendent paradoxalement le tout confus. La sensation désagréable de ne pas avoir toutes les informations a eu donc au final raison de l’attention de l’auteur de ces mêmes lignes avant la dernière page.

Des paragraphes aux cases

Pourtant, Nalo Hopkinson n’est pas une bleue. Autrice de roman de fantasy reconnue et récompensée (« Brown girl in the ring », « The salt roads »), il s’agit là cependant de son premier comics. Ceci pouvant expliquer quelques écueils de narration. Hopkinson reconnaît un exercice d’écriture bien différent. Le comics est en effet un travail plus visuel et un effort d’équipe avec la partie artistique et les éditeurs. La relation avec ces derniers fut néanmoins très constructive selon elle. Ils lui ont conseillé par exemple d’être plus explicite dans ces textes mais fit preuve, selon moi, de trop de zèle sur ce point. Petite question de dosage, gageons qu’une auteure de cette trempe saura s’adapter.

Le cadre reste un point particulièrement positif. D’origine jamaïcaine, Nalo Hopkinson apporte donc avec elle une touche riche et colorée issu de la diaspora africaine. Loin des clichés, elle puise dans des cultures et un folklore particulièrement varié, que même le néophyte que je suis a pu apprécier.

Un gros « dommage » donc car l’enrobage du tout était intéressant, intriguant mais son application maladroite. Comme si la scénariste avait eu du mal à emboîter les pièces de son puzzle après en avoir déterminé la forme générale. Mettons ceci sur l’exercice de début d’histoire, Hopkinson se sentira sans doute moins à l’étroit et plus à l’aise par la suite.

Je reviendrais sur ce titre sans doute un jour, d’autant que la partie graphique par Dominike Staton est plutôt agréable. Un trait rond, facile à lire et avec un travail intéressant sur les cadrages, les décors, les mises en scène de personnages pour appuyer l’aspect fantastique du récit. Alors qu’Hopkinson n’est pas toujours dans le ton, comme avancé plus haut, Stanton lui fait le boulot pour nous proposer des scènes oniriques ou surnaturelles à souhait. Les couleurs sont un autre point positif, dues au vétéran John Rauch. Elles sont chaudes et colorés juste ce qu’il faut pour nous faire voyager dans la culture de ce sud des États Unis, musical et épicé. A peine plus, et on pourrait presque sentir l’odeur de la cuisine cajun.

 

Books of Magic

  • Scénario : Kat Howard
  • Dessins : Tom Fowler
  • Couleurs : Jordan Boyd
  • Lettrage : Todd Klein

Tim Hunter est un habitué de l’univers Vertigo. Crée par Gaiman lui-même en 1990, ce petit magicien est donc un jeune garçon, brun, avec des lunettes et destiné à devenir le plus grand de sa génération. Cela dit, les ressemblances avec le pensionnaire de Poudlard s’arrêtent là. Ici, pas de fidèles camarades de classes, pas de clans, ou de gentils professeurs. Tim vit dans un monde bien plus concret et réel. Collège « normal », harcèlement, cellule familiale brisée, isolation et une secte qui veut sa mort… sa prof aussi peut être. Certes Tim et Harry partage in fine la charge sur leurs épaules d’un destin qui les dépasse mais la scénariste Kat Howard puise dans l’historique de Hunter et n’essaie en aucun cas de pencher vers Rowlings (petite note, son Harry ayant été créé après la première apparition de Tim). Néanmoins, le passif de Tim Hunter est loin d’effrayer l’auteure, attirée même par le fait de jouer avec un personnage possédant autant de background. Son objectif reste un titre « new reader friendly » tout en titillant le connaisseur. Autant l’avouer de suite, Kat a réussi son pari.

Voilà ainsi un début plutôt efficace et habile. En quelques pages assez grandioses, Howard nous résume l’origine de Tim Hunter, encadré par les grandes figures magiques de l’univers DC, la mythique Trenchcoat Brigade : John Constantine, Phantom Stranger, Dr Occult et Mister E. C’est sûr qu’à côté, le vieux Dumbledore est plus rassurant. Néanmoins, nul besoin de connaître la référence pour comprendre que ces 4 -là ont été les mentors du jeune Tim lors de son arrivée dans le monde de la magie. En quelques pages, en quelques cases même, Howard ouvre son univers vers l’infini, à travers le temps, les mondes parallèles, les autres plans d’existences, où, semble-t-il, existent bon nombre d’hommes, de femmes, de créatures et d’entités en tout genre. Heureusement, la parenthèse se referme avant que le lecteur ne soit noyé et ce dernier se retrouve face à un récit plus resserré sur l’essentiel : un jeune magicien qui se pose énormément de questions sur son avenir. Howard ajoute une bonne dose de mystère, à l’image de ce nouveau professeur qui pourrait être son meilleur allié, ou son pire ennemi, ou sa propre mère, dont le décès semble ne pas être résolu.

It’s a (simple) kind of magic

Au final, peut-être quelques clichés, quelques passages convenus, quelques lieux communs mais une base solide, dans laquelle le lecteur, bien tenu en haleine, peut s’immerger facilement. Il s’agit d’ailleurs du titre qui représente la meilleure porte d’entrée à cet univers. Tim Hunter est encore un jeune candide et le lecteur entre dans le monde magique avec lui, découvre ses pouvoirs, les fameux livres, passe dans le Dreaming, parle à des êtres surnaturels avant de revenir chez son père, dans sa maison. Et en fond, la fameuse question « Qu’est-ce que je ferais à sa place ». Un classique, là aussi, mais qui fonctionne parfaitement.

Passé ce cap, Howard brosse son histoire avec maîtrise, proposant des moteurs dans son récit qui, là aussi, sont justes et efficaces. La thématique du choix est ainsi centrale. Pourquoi Tim choisit il la voie de la magie ? Pourquoi vouloir brûler les étapes ? Howard peaufine son histoire sans être trop verbeuse, sans voix off lourde. Elle use même de quelques techniques habiles de narration, à l’image de la sempiternelle Mad Hettie qui s’adresse à la chouette de Tim directement. Ceci fait comprendre au lecteur en une phrase qu’il a plus dans cette chouette qu’un simple animal, même magique. Malin et efficace.

Car oui, il y a une chouette, et pas une jolie Harfang comme Edwige mais plutôt une chouette effraie, plus à l’aise dans le monde des Hommes. Cette dernière est une des manifestations de la magie qui dans Books of Magic reste assez sobre, peu impressionnante visuellement. Mais avec un fond intéressant, comme l’existence d’objets de focus : un yo-yo pour se concentrer, un tournevis pour l’énergie magique, le fait que toute utilisation à un coût ou l’importance des symboles. Ce n’est pas aussi puissant et recherché que dans le très ésotérique Promethea d’Alan Moore mais, même si Howard enfonce quelques portes ouvertes, le tout fonctionne bien. Les idées se tiennent, le plot avance, les situations s’enchainent et au final, la lecture est très agréable.

Travail d’équipe

Tom Fowler est une autre raison expliquant cela. Le dessinateur a un style assez rond, un remplissage correct, visuellement direct avec un poil d’exagération ici et là, sur les expressions faciales notamment. Son découpage, souvent large, est sans faute et il accompagne avec efficacité les différentes phases de la narration, action, émotion, tension…. Son style accélère ainsi la lecture et accompagne donc parfaitement un plot globalement assez simple et qui réside beaucoup sur le mystère et les personnages. A l’instar de Nalo Hopkinson, Kat Howard vient aussi du roman. Consciente également de n’être pas assez visuelle, elle avoue volontiers que l’apport du dessinateur a été primordial. Contrairement à l’autrice de House of Whispers, elle a su mieux doser et contrôler sa narration, travaillant notamment à l’envers. Cette technique, partir de la dernière page vers la première, a porté ses fruits, Howard étant plutôt à l’aise avec ce format d’écriture sur 20 pages.

Les couleurs de Jordan Boyd sont également remarquables, s’adaptant et renforçant le visuel. Les différentes palettes font mouche, presque unies dans les situations extrêmes, revenant à des tons classiques pour les passages « normaux », avant de lâcher les chevaux pour le passage au sein du Dreaming. Si ce dernier sent par ailleurs le passage obligé, il est traité avec suffisamment de sérieux pour être appréciable, les lecteurs caressant souvent le plaisir coupable de l’univers partagé. A ce sujet, il vaut mieux avoir lu le premier volume de The Dreaming en amont mais Books of Magic a le potentiel pour prendre vite son envol et créer ses propres passionnantes histoires.

 

Lucifer

  • Scénario : Dan Watters
  • Dessins :   Max & Sebastian Fiumara
  • Couleurs : Dave McCaig
  • Lettrage : Steve Wands

Petit rappel, ce Lucifer-ci est apparu dès les premiers tomes de The Sandman. Il est repris une première fois par Mike Carey pour une mini-série. Puis une maxi de plus de 70 numéros avec Peter Gross début 2000 avant de connaître une nouvelle apparition en 2015 sous la plume d’Holly Black et les pinceaux de Lee Garbett. Cette dernière prolongeait la série de Carey mais fut interrompue au bout de 17 numéros, laissant place sans doute à la vague The Sandman Universe. Alors, que faut-il avoir lu ?

Idéalement…tout. D’une part, car ces titres sont globalement recommandables. Mais avoir lu Gaiman puis Carey est indéniablement un plus, même si nous avons là un « nouvel univers ». Cela permet en effet d’être familiarisé avec ce Lucifer calculateur, froid, complexé et avec sa situation dans les premières pages. Sans cela, cette mouture reste lisible mais avec attention et en acceptant peut être de devoir deviner certains points.

Les premières pages sont d’ailleurs diablement efficaces, sans jeu de mot. Une double histoire en parallèle sur un couple rongé et épuisé par la maladie de l’épouse d’une part, et un Lucifer faible, captif, l’ombre ridicule de lui-même, d’autre part. Si l’idée de base d’isoler Lucifer est de Gaiman, Dan Watters se montre surprenant et addictif, distillant avec talent le mystère entourant ces deux situations si éloignées l’une de l’autre. A ce sujet, un nouveau point en faveur d’une lecture en amont de Mike Carey car à aucun moment dans son run, Lucifer n’a été aussi bas. Le découvrir ainsi ne peut qu’attiser les flames de l’Enf.. de la curiosité du lecteur.

Équilibre est le maître mot de ce premier volume. Équilibre parfait entre mystères et découvertes, entre surprises et lieux communs, entre présent et flashbacks, entre visuel et écrit. Ce dernier point est à souligner, un style littéraire mais adapté au médium, ce qui reste un exercice difficile. Watters multiplie donc les images, les paraboles, les métaphores mais avec l’effort de ne pas s’éloigner de son sujet, diminuant le risque de perdre le lecteur dans des considérations parfois pompeuses. Il aide à la compréhension de la case, ajoutant des sensations, approfondissant des situations mais sans alourdir la lecture ou faire doublon. Exercice délicat mais réussi haut la main M. Watters.

Ce dernier d’ailleurs continue de donner satisfaction alors que tout se dévoile sous nos yeux. Une histoire tentaculaire certes, à plusieurs niveaux de temps et de lieux. Mais qui s’imbrique idéalement pour arriver à un climax où tous se retrouvent, même cet étrange et inquiétant cancer. Là aussi, si l’exercice est connu, sa réalisation est un piège continuel, risquant de perdre le lecteur si le rythme des révélations n’est pas bon. Mais Dan Watters a le talent d’un compositeur et sa symphonie se déroule à merveille, alors que sa nature magique, ésotérique, pouvait être à même de perdre le lecteur. A ce sujet, il faut aussi lui reconnaître un vrai travail de fond justement sur cette composante surnaturelle. L’utilisation régulière de symboles et de paraboles comme moteurs de la partie ésotérique donne au final une certaine cohérence, un cadre. La compréhension Evènements nous dépassant s’en trouve facilité, sans rajout d’explications prompts à dénaturer justement ce côté magique et extraordinaire.

Un démon parmi les Hommes

Mais Watters ne verse pas uniquement dans le mystique et a eu le coup de génie d’y diluer une belle part humaine avec le détective Decker. Ce dernier est loin de la pétillante inspectrice de la série TV éponyme, mais un homme non loin de la retraite dont la femme malade va le pousser involontairement vers une descente aux enfers traumatisante. Il nous représente, nous autres les simples humains, des âmes dépassées par les combats, les affrontements et les jeux d’entités venant d’au-dessus ou d’en dessous de nous. Il remplit donc ce titre d’émotions, de chair, de vie normale qui bascule et qui en quelques jours à peine se trouve écrasée, réduite à néant uniquement pour avoir croisé le démon qu’il ne fallait pas.

Un bien bel ouvrage donc, Watters réussit l’exercice difficile de proposer un récit à la fois intimiste  et grandiose. Un petit bijou d’ambiance donc, à savourer seul(e) à la lumière d’une simple bougie pour s’immerger dans un monde sombre, où l’inimaginable se trouve peut être terré dans la maison abandonnée de votre quartier. L’horreur a toujours fait partie de l’univers de The Sandman (on se souvient en frémissant de la scène du Diner avec John Dee), et ce Lucifer-là fait perdurer la tradition. L’auteur passe également haut la main le défi de proposer sa propre vision du personnage. Même s’il reconnait, au même titre que Mike Carey, une influence du poète William Blake, Watters se démarque des séries précédentes tout en les utilisant. Son approche reste néanmoins dans le giron du personnage de The Sandman, plus philosophique que théologique. Cette dernière est peut-être due à l’expérience et la relation de Watters lui-même avec la religion : une vie pré-adulte dans un cadre religieux mais athée convaincu depuis (et quant à l’adolescence, dans son lycée sérieusement catholique, on se tourne vers le punk hardcore tout en faisant des recherches sur l’Eglise de Satan, on est tout indiqué pour scénariser Lucifer non ?).

Band of brothers

Je salue bien évidemment le travail de Max et Sebastian, les frères Fiumara qui ont un style sobre, anguleux qui n’est pas sans rappeler le croate Daniel Zezelj. Ils sont justement au diapason de Watters pour distiller une ambiance oppressante, inquiétante. Leur jeu avec les personnages et les décors, mettant l’un ou l’autre à son avantage selon l’impact prévu par la scène, est très efficace. Au milieu de tant de plaisir, on peut néanmoins regretter quelques scènes manquées, notamment lorsque l’horreur s’invite dans l’histoire. C’est justement là que le style aurait pu être plus appuyé. Paradoxalement, Satan semble parfois le personnage le moins bien travaillé et présenté, mais cela reste marginal dans un travail très homogène. Comment parler d’ambiance et de plaisir des yeux sans toucher un mot du magnifique travail de Dave McCaig aux couleurs. Jouant entre un cramoisi agressif et un bleu pastel déprimant, l’artiste nous présente ces deux mondes en parallèle, les superposant parfois pour choquer le lecteur par ces couleurs contraires. Il appuie par ailleurs lui aussi les scènes surnaturelles, les voyages dans le temps, la descente dans la folie, accompagnant de concert Dan Watters et les Fiumara dans ce volume. Au vue de la dernière scène, ce dernier appelle à une suite, à priori, d’un tout autre ordre de grandeur.

 

John Constantine : Hellblazer

  • Scénario : Simon Spurrier
  • Dessins :   Aaron Campbell, Marcio Takara & Matias Bergara
  • Couleurs : Jordie Bellaire & Cris Peter
  • Lettrage : Aditya Bidikar

Lorsque le connaisseur entend le mot Vertigo, effectivement The Sandman s’impose à son esprit. Mais à une micro poussière magique juste derrière, c’est bien le nom de John Constantine qui vient gratter à la porte. Sa création remonte à Saga of the Swamp Thing #37 en 1985 sous la plume et les crayons … d’Alan Moore, John Totleben et Steve Bissette. Le même titre qui lança ce qui deviendra Vertigo. Donc, si relaunch il y a, il ne peut se faire sans John.

Cela dit il aura fallu attendre plus d’un an entre la parution de The Sandman Universe et le retour de l’anti héros de Liverpool. D’ailleurs, scénariser un tel retour est toujours un exercice d’équilibriste difficile. C’est Simon Spurrier, M. Dreaming, qui s’y colle à nouveau. Et à l’image de cette précédente série, il faut avouer qu’il a fait le taff Simon.

La série s’entame donc avec un one-shot The Sandman Presents : Hellblazer pour faire le lien. Spurrier brosse les aficionados du « bastard » en citant Kit et en plaçant l’ami éternel Chas et le cauchemar Ravenscar… tout en tournant habilement la page de cette vie de John et le lancer vers la suite. Il habille le tout d’un lien fort avec le récent Books of Magic pour les nouveaux lecteurs, et introduit un « nouveau » personnage énigmatique. La transition peut sembler un peu artificielle et les vieux fans seront tristes de voir partir Chas aussi vite, mais ce sont les règles. Et Spurrier sera bien plus fluide par la suite, une fois la continuité non pas oubliée, mais gentiment écartée.

He’s focking back!

Mais, que le connaisseur ne panique pas. L’auteur a conservé l’essence même du personnage. Un « bastard with a conscience », la définition que Spurrier a en tête lors de son approche. Un enfoi** triste au final, qui fait le mal en détruisant son entourage tout en éprouvant une montagne de remords. Et si le numéro d’introduction semblait trop sobre, trop aseptisé, il faut laisser sa chance à Simon et découvrir la série qui suit. Nommée John Constantine : Hellblazer, cette dernière embrasse immédiatement le style Vertigo, et non le personnage qui avait intégré l’univers DC il y a peu. Quel bonheur donc de revoir ce bon vieux John, irrévérencieux, sardonique, grande gueule… envoyant allègrement du « mate, bloke, bloody, wankers, bollocks » à tout bout de champ. Et encore une fois, Spurrier a bien fait son taff et c’est une toute nouvelle situation que connaît le magus de Liverpool. A l’image du Lucifer de Watters, John est seul, isolé, au pied du mur mais revanchard et refusant de n’être qu’un pion. Cela donne d’ailleurs des scènes burlesques à souhait avec une pointe d’humour british que n’aurait pas renié Warren Ellis ou Peter Miligan. Exemple parfait, la carte que dessine les accidents magiques dans Londres. Et non, ce coup-ci, ce n’est pas l’éternel pentagramme mais un attribut plus… masculin…

Et oué mec, on est en 2019 John, donc tes blagues old school et ta vision du monde sont à la ramasse. Et c’est là le coup de génie absolu de Simon Spurrier. Aux anciens lecteurs, qui doivent à peu près avoir l’âge de Constantine ici, il offre un perso décalé avec le monde moderne, un « vieux con » attachant qui se fait un malin plaisir à ne pas s’intégrer à l’ère smarthpone, sexualité ouverte, vie écolo-bio-responsable. Il ne jure que par son trenchcoat, sa légende et le sempiternel pub. Le combat de pintes entre lui et le mago hipster est ainsi à se pisser dessus de rire. Et le tout sans jugements aucun. Un simple petit choc des générations. Peut être que ce John là est un peu plus tendre que celui de Jamie Delano, Garth Ennis ou Brian Azzarello mais il n’en reste pas moins un Constantine.

Pour les nouveaux lecteurs, Spurrier donne un vrai « fresh start », écartant donc le long passif (Chas mais aussi voir l’arc autour des anciens que sont Clarisse et Map) pour offrir de nouveaux personnages et une actualisation bienvenue de l’univers de John. Rarement un tel numéro d’équilibriste fut aussi intelligent et réussi.

Copyright S. Spurrier

Voilà pour le cadre général. Concernant la matière, l’auteur opte pour une approche en douceur. Des histoires à hauteur de rue, très urbaines, sous la pluie et la grisaille de Londres. Plus moderne aussi, puisant dans la noirceur actuelle, comme une cité où s’entasse les immigrés, laissée aux mains des caïds, une police meurtrie, un hôpital en pleine déliquescence. Symbole ultime de cette « mise à jour », le personnage de Chas, l’ami et taxi fidèle de John, est habilement échangé avec un jeune noir des quartiers défavorisés. A l’image de nombreux auteurs avant lui, Spurrier se crée donc son petit microcosme qu’il fait grandir numéros après numéros. En filigrane, une série d’accidents magiques qui semblent en lien avec le nouveau perso vu dans The Sandman Presents : Hellblazer. Un fil rouge donc, avec son lot de mystères, mais une lecture fluide. Pas d’impressions d’étapes basiques mais une suite logique de situations. Pour cela, Spurrier utilise deux moteurs Constantinesques : son addiction aux emmerdes et son arrogance so british. De lui-même, John se jette dans cette histoire, et rien ne semble plus naturel. Spurrier a un plan, c’est évident. Mais il ne noie pas le lecteur dedans, avançant à bon rythme, sachant ralentir et prendre son temps pour nous laisser respirer. Ce qui semble être un immense chaos est ainsi, sans que le lecteur s’en rende compte, sous contrôle.

Énième point positif de ce premier volume, le réalisme de cet univers, le plus terre à terre et proche de nous de ce relaunch. Les combats de John sont dans la rue, impliquant des gens simples. Un clochard, une femme en fin de vie, un ancien client revanchard…autour desquels Spurrier adapte sa narration. Ainsi, si le premier arc se parcoure sur 4 numéro US, le second n’en fait que 2 et le dernier simplement 1. Ce choix permet d’apporter de facto une hétérogénéité de lecture qui renforce ce réalisme, ce sentiment d’avoir de vrais vies sous nos yeux.

Donc, examen hautement réussi par Simon Spurrier qui s’approprie le personnage sans le dénaturer et en le modernisant, c’était loin d’être facile. Selon ses dires, son plan comportait 3 piliers :

– Du « mature content » (pas uniquement de l’horreur visuelle mais aussi dans le langage, les situations, les préoccupations de chacun).

– Un ton british (de l’émotion tout en retenue…mais vulgaire parfois souvent).

– Une dissection de John Constantine, ce « mec gentil et méchant, accroc aux ténèbres et boursouflé de regrets ».

Cette dernière définition de Spurrier est notamment ce qui a attiré les deux auteurs. Pour ma part, le plan a foutrement fonctionné mon pote !

Hell of a team!

Ah oui, « deux auteurs »…car la partie graphique est une vraie révélation. Aaron Campbell, connu notamment pour des œuvres plus pulps et noirs, se retrouve aux crayons. Son style semble être fait pour le plot de Spurrier, l’évidence saute immédiatement aux yeux. C’est gris, sale, sombre même en pleine journée. Les cadrages, découpages, angles servent totalement le récit. Nous ne sommes pas devant un storyboard basique ou une simple mise en image d’une histoire. Le travail de Campbell est une vraie plus-value à la plume de Spurrier. Pour preuves, ces nombreuses cases silencieuses, explicites à elle seules. Car c’est le genre de comics qu’est John Constantine : Hellblazer. Il ne prends pas le lecteur par la main mais le pousse à se projeter. L’aisance immédiate de Campbell est impressionnante, aidé sans doute par ses anciens travaux. Visiblement, les trenchcoats, les pubs mal éclairés et les personnages hard boiled composent son quotidien artistique. Son style à la croisement du digital et du traditionnel fait ainsi mouche, lui qui s’inspire de deux idoles connus de l’univers du Sandman : Kent Williams (Destiny et quelques planches de la série de Gaiman) et Dave Mc Kean (M. couvertures).

L’art de Campbell est sublimé par l’une des artistes les plus talentueuses du médium : Jordie Bellaire. La coloriste plusieurs fois récompensée n’hésite pas à utiliser une palette variée qui, pourtant, ne dénature pas l’ambiance de l’œuvre. Comme si même les couleurs les plus éclatantes étaient siphonnées par les rues sales de Londres. Bellaire impose par ailleurs des thématiques de couleurs tout au long du volume mais leur dosage est parfait. Non seulement, son travail ne balise pas basiquement la lecture, mais il n’éloigne pas l’aspect réaliste de l’histoire. Au contraire, ces passages un peu plus appuyés poussent avec talent le ressenti du lecteur à ce moment précis, jouant sur l’émotion, et non la narration. Juste parfait.

Quelques mots plus rapides sur Matias Bergara, artiste uruguayen nominé aux Eisner Awards pour Coda, qui a en charge les dessins du second arc. Son trait plus léger et moins rugueux que Campbell est ainsi plus à même d’illustrer cette histoire plus légère. La différence de style est flagrante mais  cette petite parenthèse graphique reste agréable pour les yeux, d’autant que Bellaire assure le lien avec ces couleurs.

Je finis par le début avec Marcio Takara et Cris Peter, le dessinateur et coloriste du numéro d’ouverture. Peut être pas le travail avec le plus de caractère du volume mais il faut avouer à nouveau que l’exercice n’était pas aisé. Le duo doit jouer entre futur, présent, flashback pour aider Spurrier à poser « son » John Constantine. A l’image du rendu du scénariste, ce n’est peut être pas fait avec génie, mais cela fait le taff. Et pose les pierres d’un retour en (très) grande pompe du magus le plus détesté du Vertigoverse.

 

Suite et fin?

Après sa création en 1993 par Karen Berger, le label Vertigo devint un modèle, multipliant les sommets artistiques. Déconnecté de l’univers DC comics soumis à la censure du Comics Code Authority, Vertigo pu apporter du « mature reader ». Sexe et violence certes mais pas que, ces comics abordèrent aussi les sujets politiques, sociétaux, historiques. L’âge d’or prit fin en 2013, lors du départ de sa créatrice Karen Berger qui décide de quitter Vertigo pour se consacrer à la suite de sa carrière. Beaucoup estimèrent que les raisons étaient autres, et encore plus virent là un signe de mauvais augure. En 2016, ce fut Shelly Bond, l’autre âme du label, qui se fit simplement virer. Le label n’a plus de titres aussi porteurs que Preacher, Transmetropolitan, Scalped et les ventes chutent.

Certes, 2018 vit un sursaut éditorial avec l’annonce de 7 nouvelles séries. L’échec sera retentissant. Seules 4 verront effectivement le jour. « Secong coming » qui narre le retour de Jésus accompagné de super héros fut annulé suite à la pression de groupes religieux. « Border Town » également lorsque son scénariste fut accusé harcèlement sexuel. Une vraie malédiction.

Dernier espoir, le lancement du Sandman Universe. En vain, Janvier 2020 verra la fin officielle du label Vertigo. L’éditeur DC Comics se ré-organise en effet pour apporter plus de clarté aux lecteurs selon l’éditeur en chef Dan Didio. Trois branches éditoriales apparaissent, DC Kids pour les 8-12 ans, DC classique contenant l’univers de super héros pour les plus de 13 ans, et le Black Label, regroupant les séries à partir de 17 ans. C’est dans ce dernier que les séries présentées ici seront par la suite éditées. Difficile néanmoins d’être emballé par cette nouvelle cartographie éditoriale qui semble plus fonctionnelle qu’artistique.

Beaucoup se penchèrent sur les raisons de la fermeture de Vertigo. Le site Bleeding Cool (lien), plutôt sérieux en général, avança l’argument commercial. Les comics Vertigo étaient difficiles à adapter pour le cinéma ou la télévision. D’autant plus que les contrats protégeaient les créateurs, au détriment de l’éditeur. Les hautes sphères demandèrent un changement de contrat, ce qui précipita le départ de bons nombres de grands auteurs, ainsi, qu’à moyen terme, la chute du label. Heureusement, d’autres éditeurs prirent la suite. Images Comics, Boom, Aftershock est bien d’autres devinrent terres d’accueil pour ces créateurs, leur proposant des contrats très attractifs en terme de droits. Karen Berger elle-même finit par rejoindre l’éditeur Dark Horse Comics pour une nouvelle aventure : Berger Books. Elle se permit de commenter la fin du label (qui d’autres aurait pu le faire ?). Au-delà des remerciements pour ses anciens collaborateurs et de l’honneur qui fut le sien, l’éditrice pointe également le fait que des méthodes corporatistes sont incompatibles avec la prise de risques artistiques. Alors, certes le comics indé existe encore ailleurs, mais pour de nombreux lecteurs, la fin du label Vertigo restera dans les mémoires. Sa fermeture semble résonner comme un symbole, celui de la triste victoire du mercantile sur l’artistique, la fin d’une ère, la fin de quelque chose que l’on ne retrouvera plus.

A l’heure où ces lignes sont rédigées, novembre 2020, l’avenir s’assombrit pour les titres du Sandman Universe. House of Whispers se terminera après 22 numéros US, Lucifer suivra avec 24 numéros au total. Si l’équipe artistique de ce dernier clame que cette fin était prévue, nous ne pouvons qu’être irrité par le comportement de l’éditeur. En effet, les deux derniers numéros de HoW n’ont été proposés qu’en numérique dans un premier temps. Il faudra attendre le volume relié final pour le format papier. Quant à Lucifer, les derniers numéros ne sortiront même pas en fascicule mais directement en relié… et sans date annoncée. Peu après, c’est au tour de Books of Magic d’être annulé après 23 numéros US. Les faibles ventes seraient les raisons prioritaires à ces arrêts. L’argument comptable peut s’entendre, mais encore une fois, l’artistique sort perdant. Même ce bon vieux John n’est pas épargné car Hellblazer va s’arrêter au numéro 12.  Même si, selon les auteurs, ce n’est pas une annulation mais une « non reconduction », le coup fut dur à encaisser selon leurs réactions. La série première avait atteint les 300 numéros et fut arrêtée non pas à cause des méventes, mais pour inclure le personnage dans l’univers DC superhéroïque. Ce coup-ci, John n’a tenu que 12 numéros. Malgré le travail d’actualisation du personnage par Si Spurrier, ce dernier n’a tristement pas semblé trouver son public en 2020. Dur dur…

Le réveil

Cela dit, une autre mini série est en cours d’édition, Hellblazer : Rise and Fall par Tom Taylor et Darick Robertson, toujours dans le Black Label de DC Comics. Le magus britannique a de la ressource et selon l’éditeur Chris Conroy, il reste encore beaucoup d’histoires à raconter. Nous pouvons toujours tenter de sacrifier quelque chose à un démon des arcanes supérieures pour obtenir le retour de John en comics, mais je crois que c’est plus ou moins interdit. Croisons les doigts plutôt.

Le seul survivant est, pour l’instant, The Dreaming, mais ce dernier ne semble pas si serin. Les ventes n’étant pas suffisante pour l’éditeur, la série a même été relancée au numéro 1 après 20 numéros, prenant le nom de The Dreaming : Waking Hours. La nouvelle équipe artistique est composée de G. Willow Wilson au scénario et Nick Robles aux dessins. Même si les séries du Sandman Universe étaient peu liées entre elles, la perte des 2/3 des titres restent un coup dur. L’avenir s’annonce compliqué, à moins que la réduction de titres ne donnent plus de place à Waking Hours, accompagné ça et là de mini-séries moins risquées à éditer.

Néanmoins, le Sandman continue son existence. Récemment, une adaptation du comics en audiolivre a vu le jour, prouvant une nouvelle fois l’attractivité et la longévité de l’œuvre. En plus de Neil Gaiman lui-même, les voix sont assurées par James McAvoy en Dream, Kat Dennings en Death, Andy Serkis en Matthew et le délicieux Michael Sheen en Lucifer Morningstar. Un changement de camp notable pour ce dernier qui a joué l’ange Aziraphale dans l’adaptation TV de « De Bons Présages », écrit à quatre mains par Terry Pratchett et… Neil Gaiman.

Et si l’adaptation sur grand écran ne semble plus à l’ordre du jour, c’est en série TV que The Sandman pourrait revenir. Un exercice difficile, scruté minutieusement par les fans, que va tenter Netflix, développé avec Neil Gaiman.

En attendant, Papa Gaiman n’a toujours pas fermé la porte à de nouvelles histoires. Qui sait donc ce que réserve l’avenir de Dream, de ses frères et sœurs? En tant que lecteur, il n’est pas interdit de rêver.

Les autres parties du dossier Sandman:

The Sandman 

La famille

L’univers étendu

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